Une étude de Jean Massoni qui sous le titre « Piétrolais de Jadis »* et à travers l’exemple de Pietra di Verde, a su montrer le point de rupture entre deux mondes, celui de l’entraide et de la fraternité entre membres d’une même communauté de vie, auquel se substituera, avec le progrès, celui dominé par l’individualisme.

*Bulletin de l’AVCP, rédigé par Jean Massoni

Ils étaient  » I Paisolacci « ,  » I Muchjulani  » (et parmi eux  » I Matracrudacci « ),  » I Muntichjesi  » … Ils étaient les Piétrolais d’il y a quatre-vingts ans et plus, « I Perdullacci », comme les anciens les appellent encore. À l’époque, les trois hameaux avaient leur originalité, une âme peut-être. 

Plus que ne l’avait fait les chemins, « i chjassi », qui, depuis toujours, convergeaient vers l’église, la Traverse, ouverte depuis environ cent dix ans, les a rapprochés.

Le dimanche après la messe, les fidèles, surtout les hommes et les jeunes, garçons et filles, n’empruntaient plus les anciens chjassi pour rejoindre leurs demeures. Ils remontaient vers le Muntichju, par la nouvelle route carrossable, en un cortège désordonné qui se défaisait à mesure que ceux qui le constituaient parvenaient chez eux.

Les cafés et les épiceries du Muntichju attiraient désormais, jour après jour, hommes et femmes de tout le village. Mais la singularité des hameaux, celle des quartiers restait forte. N’entendait-on pas dire couramment que le voisinage, « u vicinatu », comptait parfois plus que la parenté, « u parentatu »? D’une maison à l’autre, l’entraide n’avait rien d’occasionnel, elle faisait partie du quotidien. Pour l’essentiel, la vie s’organisait dans le hameau, entre voisins, et les mots « Paisolacci », « Muchjulani », « Muntichjesi » gardaient ainsi tout leur sens. 

C’était « A Petra » du début du 20è siècle, qui se prolongea jusqu’aux années qui suivirent la Grande Guerre. Certes, tout avait commencé à changer, mais on y vivait encore au rythme des saisons, à la lumière du jour, des lampes à huile et à pétrole, organisant des veillées entre voisins pendant les longues soirées d’hiver et en prenant le frais devant sa porte lorsque revenaient les beaux jours.

Enfants et adolescents, nous entendions cependant de vieilles personnes, nos grands-mères, regretter « a fratellanza » de jadis, mot qu’on peut traduire par fraternité ou, mieux, par convivialité; une convivialité faite de proximité et d’entraide. « A fratelllanza » était prioritairement l’affaire des femmes et se manifestait en de multiples occasions, notamment lorsque la maladie ou le deuil frappait une famille. Dans de telles circonstances, les voisines prenaient même leur part des tâches ménagères que les affligées ne pouvaient accomplir; en particulier, elles préparaient le rituel repas du soir précédant les obsèques composé autour du traditionnel bouillon de poule, « u brodu di ghjallina ». « A fratellanza »: une sorte de mutualisation des joies et des peines qui animait les gens.

Plus près de nous, dans la deuxième décennie de l’entre-deux-guerres, apparurent des « nouveautés »: l’électricité, la TSF, le réchaud à gaz, plus timidement le téléphone, l’été quelques automobiles, un nouveau mode de vie, d’autres rapports entre les gens, les premiers signes de l’individualisme. De nombreux « Paisolacci », « Muchjulani »,  « Muntichjesi » étaient partis sous d’autres cieux vivre une autre vie. Nombre d’entre eux revenaient passer leurs congés dans leur village s’efforçant de retrouver un peu de ce qu’ils avaient connu dans leur enfance et qui demeurait sans doute encore vivace en eux.

Puis, après la longue coupure de la deuxième guerre, revinrent les enfants de ceux qui étaient partis. Avec la meilleure volonté, ils ne pouvaient retrouver ce qu’ils n’avaient pas connu. Alors, par la force des choses, apparurent les « Petrulacci », les Piétrolais que nous sommes devenus. 

Foin de la nostalgie! Quoiqu’on veuille il ne peut pas en être autrement: chez nous et ailleurs, les choses changent. Elles s’éloignent des coutumes et des solidarités passées, tout en apportant des contreparties avantageuses pour le plus grand nombre. Mais nul ne peut nous empêcher de regretter qu’elles changent si vite et  qu’elles maltraitent « a fratellanza », si chère à nos grands-mères.

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